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Travail et chômage

jeudi 18 août 2005, Francis Mathieu



TRAVAIL ET CHOMAGE DANS UNE SOCIETE Jean-Baptiste de Foucault

Lundi 11 avril 2005

Ancien Commissaire au Plan, Jean-Baptiste de Foucault est Président fondateur de l’association Solidarités Nouvelles face au Chômage et travaille à l’Inspection Générale des Finances notamment sur la Loi Organique relative aux Lois de Finances (LOLF) du 1er août 2001, qui constitue une véritable révolution dans le droit budgétaire suite à une initiative parlementaire votée à l’unanimité. A partir de 2006, au lieu de budgets par ministère, le budget sera structuré en 50 missions découpées en 140 programmes associés à des objectifs, contrats et indicateurs de performance. Le projet de performance donnera lieu à un rapport annuel de performance.

Introduction : l’évolution de notre rapport au travail

Dans les sociétés traditionnelles, on cherche plutôt à échapper au travail : la vraie vie est à la cour ou à l’armée. Sous l’Ancien Régime, le travail relève donc d’une fatalité à laquelle il faut échapper. L’idée moderne de travail mise sur la force de transformation de la société par la technique : le travail peut réduire la fragilité de la condition humaine en faisant que demain peut être plus sûr qu’hier. Il s’agit d’un changement par lequel le travail est devenu un élément identitaire de la personne très significatif. C’est très sensible dans la construction d’un statut du travailleur. Pendant l’industrialisation du XIX°siècle, les détenteurs de capitaux organisent la production. Parallèlement, les syndicats et les travailleurs soutenus par l’Eglise organisent le statut du travail (Rerum Novarum), qui s’est étendu progressivement à la réglementation du travail des enfants, des horaires, et à la couverture sociale. Aujourd’hui , le statut du travail est assez puissant. On peut distinguer deux phases dans la période récente :
-   les 30 glorieuses qui sont caractérisées par un progrès économique et social : la lutte des classes s’accompagne à la fois de la croissance économique, de l’augmentation de la couverture sociale, et de la montée en régime des systèmes de retraite et de santé.
-   le choc pétrolier de 1973 à partir duquel la tendance s’est inversée : le chômage a fait son apparition et a opéré un changement radical du rapport au travail. Aujourd’hui, le taux de chômage des jeunes est le double de la moyenne nationale (20%) alors qu’avant le marché du travail était caractérisé par un excès d’offre.

Le chômage de masse produit aujourd’hui un effet paradoxal : les sociétés sont marquées par le chômage car le plein emploi était considéré comme acquis pendant les 30 glorieuses. Le chômage apparaissait comme un problème réglé, derrière et non devant selon les mécanismes keynésiens de planification des initiatives. Il est significatif qu’en 1962, lorsque le Commissaire au Plan Pierre Massé convoque les grands penseurs du moment (R.Aron, C.Levi-Strauss, J.Delors) qui font paraître en 1964 leurs « Réflexions pour 1985 », la question du chômage n’est pas évoquée.

Le paysage actuel est donc largement brouillé, d’autant plus que les repères collectifs sont endommagés : il n’y a plus de pilotage, de systèmes de sens en surplomb c’est-à-dire d’idéologies qui donnent du sens de façon très forte. En situation de raréfaction des sources de l’identité, le travail devient un élément de reconnaissance fort. Il est donc important de se poser la question de sa place aujourd’hui dans la société et de celle du sens du développement.

Plan de l’intervention :

1) Solidarités nouvelles face au chômage. Les chômeurs : victimes, paresseux, ni l’un ni l’autre ? 2) La société face à l’emploi : où sont les responsabilités, la faute à qui ? Le rapport entre christianisme et développement humain : comment recomposer un système de développement compatible avec ce que la société désire ?

1. Solidarités nouvelles face au chômage (SNC)

-   Origine de l’initiative et création de SNC

L’association Solidarités nouvelles face au chômage est née à l’initiative de quelques amis réfléchissant sur le rapport entre spiritualité et citoyenneté, à partir de la révolution du « temps choisi ». L’idée de base était que le temps de travail est un temps « choisi » en fonction des désirs et priorités de chacun (besoin de temps, d’argent...). Il s’agissait d’introduire dans le système économique une liberté de plus en comptant sur les effets favorables générés pour la société : plus de temps pour une société plus sobre, plus conviviale, moins consommatrice d’environnement et reposant sur un partage de l’emploi et des revenus (on peut noter que ce problème a été esquivé par les 35h). L’idée n’a clairement pas été reçue par la société. On peut noter qu’à l’époque, la France était déjà structurée comme dans le débat sur les 35h. L’idée d’un choix individuel plutôt que collectif de réduction de son temps de travail (besoin de réfléchir, d’élever un enfant) moyennant une baisse de revenu n’a pas été intégrée. Le temps partiel est d’ailleurs atypique, mal vu dans une carrière de cadre (Jean-Baptiste de Foucault en a lui-même fait l’expérience difficile au Ministère des Finances au cours d’une période de temps partiel choisi - qui fut par ailleurs enrichissante). En Hollande, le temps choisi/partiel est très répandu et la performance économique ne semble pas en pâtir. Ces idées ne passant pas, Jean-Baptiste de Foucault a pris la décision d’écrire un livre, Les trois Cultures du Développement humain, qui insiste sur le sens comme impératif et sur l’idée de prendre chaque jour le temps du sens.

En utilisant la méthode de la caisse commune (Père Brezinski ) et l’appel aux bonnes volontés (5 à 15 personnes qui se réunissent une fois par mois), l’idée est de mettre à la disposition d’un « demandeur d’emploi » un binôme pour des séances de brainstorming, conseil, aide à l’accès aux services publics. Le simple fait de ne plus être seul suffit à ce que des opportunités d’emploi soient sollicitées et exploitées. Mais ce n’est pas toujours le cas : aujourd’hui, on peut dire qu’il manque 2 millions d’emploi mais les chômeurs n’en sont pas victimes. En effet, sur 20 millions d’emplois, 4 millions s’interrompent (retraite, fermetures de postes) et 4 se créent soit 4 millions d’ « opportunités » théoriques. Cette situation pourrait entraîner un jeu de chaise musicale mais les derniers restent les derniers en raison du découragement qui finit par dissuader de saisir les opportunités. L’accompagnement ne suffit pas : grâce aux fonds réunis, l’embauche d’une personne exclue peut être subventionnée dans une association pendant 14 mois. Cela s’inscrit dans le cadre de la création d’emplois de solidarité.

L’association n’est pas encore assez développée aux yeux de JB de Foucault. Elle compte aujourd’hui 86 groupes, 1000 bénévoles, 1800 donateurs. Le taux de réussite est d’une personne réinsérée sur 2. L’accompagnement se fait sans limite de temps.

-   Découvertes liées à cette initiative

La première découverte, étonnante, est qu’un demandeur d’emploi n’a plus grand monde avec qui parler, calmement, en prenant son temps, de sa recherche. Ses interlocuteurs se résument à la personne rencontrée au guichet de l’ANPE, au recruteur qui donne souvent de mauvais motifs pour justifier son refus (trop vieux, pas d’expérience, diplôme, CV...). Il s’agit de mauvaises excuses au sens où le discours est en permanence négatif : « vous n’êtes pas ci, pas ça ». Alors que lorsque vous étiez au travail, tout allait bien, à partir du moment où vous n’y êtes plus, tout va mal. Il est certainement plus dur de chercher un travail que de travailler : il faut faire preuve de débrouillardise, de créativité, avoir le moral et la forme à un moment où l’on est fragilisé. On demande plus à un moment où on est moins. Dans une société saturée d’efficacité, de souci de performance, il est finalement rare de se retrouver en face de 2 amis.

La deuxième découverte, paradoxale, est que, finalement, recréer l’éthique du don, de la gratuité, de la convivialité désintéressée renforce l’efficacité. Trop d’efficacité tue l’efficacité ! La troisième découverte est celle d’un paradoxe diabolique, au sens étymologique du terme (dia-bolein, ce qui sépare, à l’inverse du le sym-bole, qui unit) : le chômage casse les liens sociaux. Plus on a de soutien, de confiance, plus on est informé. Le contraire se passe par un accord mutuel d’évitement : le chômeur a eu des occasions, des échecs, des déceptions et subit le mécanisme psychologique qui fait que l’on ne va plus vers les opportunités, que l’on reste chez soi. La rétractation des liens engendre la déprime. La société, de répressive est devenue dépressive. Dans l’entourage, le désarroi prédomine, le malaise face à l’aide qu’on pourrait apporter génère l’isolement. Ce phénomène vérifié dans le réseau amical se produit aussi en famille. Au lieu de resserrer les liens, le chômage les distend et certaines familles cassent. On a donc une vague culpabilité dont il faut se sortir, un mur d’indifférence qui dit que le chômage est la faute des chômeurs qui ne cherchent pas bien, qui sont habitués aux allocations. Un discours non compréhensif se met en place. Le chômage devient la fatalité des temps modernes dans une société qui n’est plus humaine. On oublie d’écouter celui qui dans la situation de chômage, comme aux Semaines Sociales 2003 sur le thème de l’argent, où le problème était moins de faire parler d’argent à des gens qui en ont (il est du coup facile d’en dire du mal ! cf. A.France à propos de l’Académie française : « en dire du mal et tâcher d’en être ») que de faire intervenir des personnes qui n’en ont pas (témoignage de Charles Mérigot, cadre informaticien devenu exclu2). Un piéton renversé est secouru quelle que soit la cause de l’accident (de son fait ou non) mais pas le chômeur duquel on dit qu’il est responsable.

2. La société face à l’emploi : où sont les responsabilités, la faute à qui ?

Le travail est inscrit dans la Constitution de 1945 : chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi et à défaut d’avoir des moyens convenables d’existence. Dans un ouvrage co-écrit avec N.Baverez et A.Minc (Le chômage, à qui la faute ?), JB de Foucault distingue plusieurs niveaux de responsabilité par ordre de subsidiarité croissante :

A) Le facteur historique : l’évolution systémique.

Il y a des moments où le système provoque des risques de chômage plus importants. Il y a bien des sociétés sans chômage. Ce qui fait le chômage, c’est :

-   la liberté de choix (consommation, investissement,...) qui crée des problèmes de coordination, le risque de ne pas trouver sa place. Des sociétés dans lesquelles les tâches sont définies sont hors chômage : sociétés domestiques, monastères. Dans un monastère comme organisation où prime le spirituel et où les tâches sont réparties selon capacités de chacun., on pense vraiment l’économie en fonction de l’homme. Plus il y de choix, plus il y a de progrès, plus il y a de chômage.

-   le progrès technique (réduire les biens, le temps de travail). Selon Alfred Sauvy dans La machine et le chômage, il faut soit réduire le temps de travail, soit que le pouvoir d’achat rendu disponible par les gains de productivité soit réalloué ailleurs, dans un mécanisme de « déversement » qui se passe plus ou moins bien. C’était valable dans l’après-guerre où il y avait beaucoup de besoins, peu de concurrence et où l’on sortait d’une économie agricole par un phénomène d’agrégation finalement assez simple (migration de la campagne vers la ville, changement de métiers...). La recomposition de l’emploi à ce moment-là s’est opérée facilement. Aujourd’hui, la concurrence est forte, mondialisée, il faut produire moins cher des produits de meilleure qualité. Accéder au travail demande des efforts : on travaille moins à la sueur de son front qu’en s’adaptant en permanence au marché du travail. L’emploi est comprimé dans des grandes structures et recréé dans une multiplicité de petites initiatives. Les dysfonctionnements se posent en termes de régulation. Dans les années 60, les managers et les salariés avaient plus de pouvoir que les actionnaires et les consommateurs. On est dans une économie de rendement et de capitaux : les consommateurs veulent des produits de bonne qualité et les actionnaires des rendements élevés, donc c’est la masse salariale qui est comprimée. Or, il est faux qu’on puisse avoir des taux de rentabilité élevée d’un côté et une croissance équivalente de la productivité du travail de l’autre.  L’évolution systémique actuelle fait peser des contraintes sur le chômage. B) Les politiques publiques

Les réponses au chômage peuvent se faire en termes de politique économique, monétaire, budgétaire, en réfléchissant à la fixation d’un salaire minimum, au rôle de la protection sociale et de l’indemnisation du chômage (système dégressif ou stable dans le temps...). La France a un problème de cohérence : les pays qui réussissent sont cohérents. Deux modèles :

-   la cohérence libérale : s’il y a excès d’offre de main-d’œuvre par rapport à la demande, c’est que la « marchandise » est à un prix trop élevé, il faut donc réduire le coût du travail (soit la rémunération, soit la protection sociale) et déréguler le marché. Ce furent les politiques de R.Reagan et M.Thatcher : pas de salaire minimum, mais des emplois (de service, mal rémunérés). C’est valable dans la culture anglo-saxonne où prévaut une forte responsabilisation et un faible assistanat. La règle est : moins d’exclusion mais plus d’exploitation (inégalités de revenus).

-   la cohérence de l’Europe du Nord (Suède, Danemark) : le coût du travail a un effet sur l’emploi. Dans une économie de services, la productivité est stable (cf. loi de Baumol). La demande est élastique au prix : si le coût du travail est élevé, on augmente le prix et on réduit la demande. En Europe du Nord, quand une personne est au chômage, elle est fortement accompagnée vers l’emploi par les services publics moyennant une certaine contrainte. En Suède, les salaires sont fixés d’abord dans les secteurs exportateurs manufacturiers selon une règle fine qui permet d’assurer l’emploi. Les syndicats signent des accords de long terme où la priorité est mise sur l’emploi. Il s’agit d’un modèle de plein emploi où sont pris en compte à la fois les données du marché et le lien collectif fort.

Le problème en France est que nous sommes individualistes et étatistes : le salaire minimum est surindexé par rapport aux prix, le privilège est accordé aux personnes qui ont du travail. Cela pose uns problème d’agrégation de la personne dans le système de production, dont le coût plus élevé que le salaire minimum. Cela crée du chômage structurel. La France a cru pouvoir créer un modèle mais n’y est pas parvenue : il lui faut inventer son modèle. On était pas très loin d’une solution avec le RMI qui jouait le jeu de l’insertion autour du contrat d’insertion et d’accompagnement mais on a fait du RM (revenu minimum) sans I (insertion).

Qu’est-ce que l’aide publique aux chômeurs ? Doit-elle être inconditionnelle ou conditionnelle ? La question se pose au niveau intersubjectif et collectif. Quelle est la contrepartie de l’aide ? Il n’y a pas de réponse théorique à cette question :
-   l’inconditionnalité pure mène à l’assistance où celui qui est aidé domine l’aidant et le vampirise.
-   une conditionnalité exagérée fait que l’aidé ne peut pas suivre et finit exclu.
-   une conditionnalité proportionnelle à ce que la société peut offrir et ce que la personne peut supporter serait souhaitable : proposer une aide inconditionnelle au départ puis enclencher de la conditionnalité proportionnelle à chaque personne (par exemple, au sein de SNC, la règle du binôme permet d’éviter d’être trop prescriptif ou trop permissif). Ce pont entre étatisme et individualisme n’a pas été construit.

La France est dans l’incohérence par manque de construction sociale. Il nous faut viser un plein emploi de qualité, qui ait du sens (un temps choisi, une couverture sociale) : il est réalisable mais implique des changements culturels dont une vraie priorité à l’emploi. Il s’agit que l’emploi soit systématiquement préféré au revenu. Le plein emploi de qualité a besoin d’argent public : la formation pour la qualification, l’allègement du coût du travail pour personne mal formées, le développement de l’économie solidaire et associative sont des chefs de dépenses importantes qui impliquent un haut niveau de redistribution sociale. On a une forte demande en matière de retraite, de santé et d’importants déficits publics. Une baisse d’impôt est donc impossible. Il faut accepter de payer un impôt mais pour l’emploi prioritairement, avant les retraites et la santé qui en découlent.

C) Le capital social

La notion de capital social correspond aux réseaux de soutien et aux valeurs communes qui incitent les personnes à l’autonomie, à l’initiative. Plus il y a du capital social, plus on compense les niveaux supérieurs déficients. Philippe d’Iribarne dénonce la logique de l’honneur qui fait qu’on veut retrouver un travail de même prestige que celui que l’on a exercé précédemment. Nous avons besoin d’une vision de l’homme renouvelée et d’un nouveau concept de richesse. Aujourd’hui, l’économie fonctionne pour elle-même, l’homme est devenu la matière première de l’économie est non plus un moyen de satisfaire les besoins humains. Il faut redonner un sens à l’économie, la ré encastrer dans du sens.

Comme axe de recherche, il faut prendre l’économie sur son propre terrain, celui des besoins :
-   matériels : ils sont satisfaits par l’activité professionnelle, le travail rémunéré, normé dans lequel il faut s’adapter pour s’intégrer dans la production (dimension « tripalium » du travail qui arrache l’homme à lui-même (cf. E.Mounier))
-   relationnels : cette dimension fonctionne sur le donner-recevoir-rendre, sans exclusion (on donne...en fonction de ce que l’on peut). Selon M.Mauss, cela implique une gestion différente du temps (pas de norme de cette productivité-là).
-   spirituels : recherche sur le sens et recours à un autre temps (psychologique, artistique, culturel...) qui est un temps d’accumulation lent. Ces 3 temps sont fondamentaux pour la construction de la personne et montrent le caractère essentiel du temps choisi.

Notre conception de la richesse repose sur le mythe de l’abondance matérielle illimitée pour tous, qui donnerait l’abondance relationnelle et spirituelle. Or cela pose des problèmes écologiques : il faudrait 3 planètes ! Toutes les spiritualités invitent à la frugalité, à la sobriété individuelle et collective (sortir de l’esclavagisation par le système). D’où le concept d’abondance (belle idée) frugale et solidaire selon lequel chacun a un droit à l’essentiel. On peut rappeler la distinction thomiste entre le nécessaire et le superflu : le « vital » dont une partie de l’humanité est privée, le « jugé nécessaire » à un moment, l’« essentiel » qui n’est pas nécessairement le nécessaire, qui peut être un luxe atypique. Saint François d’Assise revendiquait le droit à la mauvaise herbe dans un jardin, à cette part dionysiaque.

A partir de ce principe d’abondance frugale, comment opérer le rééquilibrage entre capital et travail, individu et collectif, rapport de force et projet, nature et technique ? Par la révolution, la réforme, l’idéologie ? Les idéologies ne tiennent pas leurs promesses mais elles portent 3 cultures :
-   la culture de résistance au non sens , à l’injustice, au mal dominant de l’époque qui demande du discernement , un sens critique porté par tempéraments fougueux.
-   la culture de régulation : éthique de responsabilité préférée à l’éthique de conviction, culture dont la vertu est d’être prudente. Cette prudence peut aboutir à une position timorée, machine à préserver son propre pouvoir contre l’utopie et la révolution
-   la culture d’utopie : elle est portée par le désir de l’âme, du royaume. Cette culture a dégénéré en totalitarisme. Chaque culture ne doit pas s’imposer par la force mais être régulée par la démocratie : elle doit séduire plutôt que contraindre. Les intuitions de l’évangile reposent sur un jeu permanent et subtil entre ces 3 cultures : différentes attitudes du Christ selon les situations (modéré, utopiste, révolutionnaire).

Questions

-   Le chômage frictionnel est faible, le chômage structurel élevé : peut-on revenir au plein emploi ? Oui, on peut revenir au-dessous de 5% de chômeurs avec une durée moyenne de 6 mois de chômage. Pour cela, il faut des actions systémiques : prendre un parti, s’engager, prendre des actions dans la durée. C’est la direction indiquée par l’ouvrage collectif Le chômage, à qui la faute ?. J’ai milité en faveur de la création du Conseil d’Orientation pour l’Emploi : il faut prendre le temps d’approfondir sur ce qui marche, sans immédiatement se positionner pour/contre une mesure, établir un diagnostic partagé pour construire une stratégie, une politique.

-   Pourriez-vous revenir sur le concept d’abondance frugale et solidaire ? L’idée est d’affronter la réalité avec le chiffre 2, sans la caractériser par un seul terme. Tout fonctionne par couple dialectique, en conflit et en coopération. Il faut réhabiliter le 2 : travail et capital, abondance et frugalité avec un tiers mystérieux qui les unit. Héraclite nous le dit : tout arrive par discorde et par nécessité. Les polarités sont à l’œuvre dans le réel. Là, c’est l’idée de richesse maîtrisée. Appliqué au travail, ce principe définit une éthique personnelle et collective : chacun doit travailler, pouvoir accéder au travail, choisir la part qu’il dédie au travail rémunéré professionnel, au relationnel, au spirituel. Il repose sur l’idée que lorsque l’on a plus de revenus que son essentiel, ce superflu doit être réutilisé (épargne solidaire....). Cela passe par un changement des morales personnelles et collectives pour opérer des changements de régulations nationales (c’est dans cet esprit que SNC se prive de son superflu pour que certains accèdent à leur essentiel) et mondiales. Par exemple, la crise climatique et écologique a donné naissance à des permis d’émission de gaz à effets de serre négociables qui permettent de rentabiliser au mieux l’investissement. Le problème est qu’aujourd’hui, ils sont organisés en fonction de plafonds de pollutions déjà émises : il va falloir les répartir en fonction non de la richesse déjà acquise mais en fonction de la population. Les permis seront à racheter à la Chine ou à l’Afrique. La transition vers une survie de la planète provoquera des transferts de richesse importants et mettra à mal la bulle actuelle de la société de consommation, lancée à plein régime comme si ça pouvait durer toujours.

-   Quelle déclinaison concrète à l’échelle de l’entreprise ? L’enjeu est d’aller vers l’entreprise responsable et solidaire en développant un actionnariat éthique, responsable, une consommation éthique (via des labels...), des bilans de développement durable, une véritable responsabilité envers l’emploi. Il faudrait créer des groupes SNC dans les entreprises ! Que lorsque l’entreprise licencie, elle accompagne. Dans un autre domaine, il faudrait réviser la fiscalité de l’impôt sur les sociétés, afin qu’il soit progressif en fonction d’un taux de rentabilité des fonds propres et que l’on ne recherche pas des taux de rentabilité trop élevés qui provoquent de la casse ailleurs.

-   Que pensez-vous de l’idée soutenue par Christine Boutin de « dividende universel », selon laquelle la productivité ayant suffisamment augmenté, tout le monde peut avoir une allocation dès sa naissance ? J’y suis totalement opposé, j’en suis même très mécontent. L’argument, qui prétend lutter contre l’extrême gauche qui veut un revenu universel car on n’arrive pas à l’emploi, est aberrant : répondre à la solitude par une prestation monétaire est aberrant. Cette idée est étonnante de la part d’une femme par ailleurs courageuse. Il faudrait donner des retraites aux nourrissons ! Certes, je reconnais le primat du spirituel, de la contemplation sur l’action. Le luxe de l’évangile s’illustre dans le parfum répandu aux pieds du Christ. L’esprit lucratif de Judas est déguisé en esprit caritatif (donner aux pauvres) ! Se rendre utile à l’autre : c’est l’autre qui juge de mon utilité. Il faut donner la priorité au plein emploi : entre plus de revenus et plus d’emplois, il faut choisir l’emploi.

-   Quels moyens avons-nous aujourd’hui dans l’entreprise quand nos revenus sont supérieurs à nos besoins pour utiliser notre temps autrement ? Le droit au temps choisi n’existe pas en France dans le secteur privé. Un peu dans la fonction publique, où peut s’opérer une négociation de gré à gré. Le temps choisi ne convient pas forcément à tout le monde ! Je ne propose pas la sainteté : se dépouiller de temps, s’insécuriser totalement, cela n’est pas proposable à une société, peut-être à un individu. Proposer du temps partiel reste très éloigné de la culture ambiante. L’appui au mécénat de compétences (soutien au bénévolat dans l’entreprise) s’affirme peu à peu et figure dans le rapport sur le développement durable de l’entreprise. C’est un ruisseau qui peut grossir... Le partenariat entreprise-associations sera fructueux.

-   Comment donner envie de rentrer dans cette éthique ? SNC demande de se rendre disponible 2h par semaine, et la demande existe. Dans la vie de l’honnête homme, il y a une place pour un tiers pôle en plus du pôle professionnel et du pôle familial : il faudrait construire des parcours d’éducation civique, permanente tout au long de la vie.
-   pendant une quinzaine d’année dès le début de la vie professionnelle, financer par exemple une formation philosophique. Permettre de s’investir à fond tout en gardant du recul. S’obliger à conduire un travail philosophique et spirituel en parallèle de notre activité professionnelle.
-   puis 4-5 ans dans une activité sociale (cf Jean Vannier sur ce qu’apporte la personne en difficulté)
-   puis 4-5 ans dans une activité civique, politique (syndicat, élu local) Aujourd’hui, il n’y a plus de réseau qui prenne en compte la personne dans sa globalité (type JAC, JOC...). Il faudrait aider les personnes à cheminer ensemble dans de bonnes conditions.

-   Comment proposer ces éléments (bénévolat, vie de famille) sans dévaloriser le travail en entreprise ?

La fonction publique est portée par un certain sens (plus qu’en entreprise). J’ai pour ma part trop peu d’expérience du sujet.

-   Vous parlez de culture de la résistance : comment résister à un dysfonctionnement dans un lieu de travail ? Il faut être imparable professionnellement, ne pas prêter flanc à la critique. Puis créer du lien autour de la difficulté en réfléchissant collectivement à ce qu’on peut faire. Remonter la chaîne et proposer, inventer des solutions, ouvrir le dialogue (il y a un problème, est-ce qu’on ne peut pas réduire nos salaires pour embaucher quelqu’un et avoir plus de temps ?). Dans le relationnel, il y a du travail (le relationnel se travaille, comme le spirituel qui implique aussi du relationnel). Rappeler les dimensions subjective et objective du travail : « la valeur du travail humain n’est pas avant tout le genre du travail que l’on accomplit mais le fait que c’est une personne qui l’accomplit ». Il y a une fonction de développement de la personne dans le travail. Le travail peut être un combat avec soi-même, avec la société. Mais quand 2-3 personnes se réunissent pour créer du sens, ça marche.

-   Question au fonctionnaire du Ministère des Finances : il existe des structures publiques d’acccompagnement des demandeurs d’emploi. Les associations, la gratuité : palliatif, correctif ? Au moment de la création de SNC, il n’y avait pas de RMI, 900 000 personnes au chômage sans indemnisation. Les associations n’ont pas vocation à se substituer au service public, leur action intervient en plus, à côté, en complément (ex : lien amical). Elles peuvent aussi avoir un rôle d’impulsion, de sollicitation. Par exemple, le rapport sur la vie quotidienne des demandeurs d’emploi rédigé par le Commissaire adjoint au Plan (B.Kouchner) de l’époque s’est appuyé sur des problèmes identifiés via SNC. Le projet d’action personnalisé (PAP) de la convention UNEDIC distingue trois catégories :
-   personnes autonomes
-   personnes ayant besoin d’un soutien modéré
-   personnes ayant besoin d’un soutien important A partir du diagnostic, les prestations nécessaires pour soutenir le demandeur d’emploi sont sous traitées (bilan de compétences, formation, aide à la recherche d’emploi).

-   Question pour le Commissaire au plan concernant la croissance de la Chine. Nos économies peinent à créer des emplois. Avons nous raté le tir, fait une erreur de prévision il y a 15 ans ? On est entre deux eaux. Les stratégies qui ont été lancées sont valables : modérer le coût du travail, RMI, contrat emploi solidarité/consolidés/jeunes. Le problème est qu’on ne les a pas conduites à leur terme. Le retour des baisses d’impôts casse le mécanisme, sans jouer le jeu du I de RMI. Il faut recréer des liaisons entre service public, entreprise et milieu associatif. On manque de courage sur la question du salaire minimum qu’il faut indexer sur les prix pendant 5 ans et ne plus négocier les salaires par branche. On n’a pas tout faux en France mais la régulation entre l’économie et le politique n’est pas bonne. Faire un diagnostic partagé et assumer les politiques sur le long terme.

La personne a des dimensions multiples : le travail en est une. Comme le dit un théoricien de l’économie solidaire : le lien importe autant que le bien. L’important est que les gens soient libres : si vous vous sentez bien dans votre travail, c’est bien, mais si vous vous sentez en jachère partielle, il faut avoir la possibilité d’explorer d’autres dimensions. Il faut promouvoir un temps partiel autant masculin que féminin, souple, flexible.

-   Notre système n’a-t-il pas intérêt à maintenir le chômage ? Les jours où il est bête, oui. Mais l’intérêt bien compris n’est pas celui d’un chômage structurel. Le chômage longue durée diminue le profit à cause des charges d’indemnisation, de santé, de violence induites. A t-on besoin du chômage pour éviter que les salaires ne montent trop ? C’est un mauvais calcul à long terme. Une économie de marché n’implique pas un chômage élevé. On peut expliquer par le marxisme la survie du capitalisme (le système a besoin du capital pour s’auto reproduire).

Sommes nous prêts pour le modèle suédois ? Les modèles scandinaves sont conformistes (pas de notes dans l’éducation par exemple). Le Danemark est un pays très inégalitaire avec une aristocratie terrienne impérialiste accapareuse d’argent. Ce n’est qu’au XVIIème siècle qu’arrive le changement avec Brunewick, illuminé qui a créé des écoles égalitaires.

A propos du débat sur le modèle social européen : les pays n’ont pas construit le social à partir de l’Etat (c’est une posture française !) mais contre l’Etat. Il y a 3 modèles sociaux en Europe : français, anglais, scandinave. La question dès lors est celle de la substitution, de la coordination (constitution), ou de la fabrication d’un modèle sui generis. Or en France, on est dans un anti-modèle de relations sociales (syndicats divisés, surenchère, normes rendues obligatoires par l’Etat et non par les syndicats comme en Allemagne où les patrons sont adhérents aux syndicats)...

Bibliographie

Jean-Baptiste de Foucault, Les trois cultures du développement humain, Editions Odile Jacob, 2002. Jean-Baptiste de Foucault et Denis Piveteau, Une société en quête de sens, Editions Odile Jacob, 2000. Nicolas Baverez, Jean-Baptiste de Foucault, Alain Minc, Le chômage, à qui la faute ?, Editions de l’Atelier, 2005.

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